Des Armes Noir Desir Explication Essay

11 septembre 2001. Noir Désir sort son sixième album. La France découvre le brillant Des Armes, poème-paroles de feu Léo Ferré, que la bande à Cantat a mis en musique. On ne peut plus d’actualité.
Les fans sont déjà bien habitués aux textes cryptés du groupe, à ce mélange de paroles bien françaises et de musique rock à la sauce Noir Désir, et le travail sur un texte de Ferré prend finalement facilement sa place dans le reste de leur discographie.

Bon alors, c’est quoi « des armes » ? Des flingues, des guns, des six-coups et des bazookas ? Ben non.

À première vue – mais alors que le temps du premier vers -, une arme, c’est ludique, c’est un jouet, comme un mini-camion de pompier, bien rutilant, bien « chouette », qui fait briller les yeux, qu’on sort pour le « nettoyer » un peu et que ça fait même bien plaisir. Ça fait tellement plaisir qu’on bascule dans le vrai plaisir, celui des adultes, le plaisir sensuel. Notez : ce plaisir-là n’est pas si éloigné de celui de l’enfant. Parce que ce qu’« il faut nettoyer souvent pour le plaisir », ça peut être un beau jouet, mais aussi une voiture, une caisse à outils. Et ce plaisir-là rime encore avec le plaisir qui résulte d’une « caress[e] ».

Arrivé là, on pourrait croire que l’arme, c’est le masculin, le viril – camion-pompier, voiture, tout ça. Ferré/Cantat nous détrompe bien rapidement : l’arme fait aussi « rêver les communiantes ». L’arme n’est certes pas le jouet de la communiante, de la femme ou de la jeune femme, mais celle-ci, en rêvant de virilité, ne la fétichise pas moins. Le texte en fait n’épargne personne. Il désigne certes d’abord celui qui tire plaisir des armes, l’« autre », mais finalement moi, femme ou non, je ne suis pas moins coupable, je tire aussi plaisir, je rêve de l’autre avec son arme. L’attitude passive face aux armes (le « rêv[e] ») est donc finalement assez proche de l’attitude active (les « nettoyer », les « caresser »). Tous égaux – à armes égales : enfants, hommes, femmes.

« Des armes, bleues comme la terre » : un vers mystérieux pour entamer un couplet qui se finit sur l’évocation d’un « mystère » ; un vers à la Eluard, pour qui, rappelons-le, « la Terre est bleue comme une orange » ; un vers pour mettre le doigt sur l’illusion des armes. Comme la Terre, celles-ci paraissent bleutées, belles vues de loin, alors qu’elles sont en fait noires, marron, très sombres.

Dans cette deuxième strophe, l’auditeur commence un peu à comprendre pourquoi nous avons tous rapport aux armes. C’est tout simplement parce qu’elles sont dans ce qui nous est à tous commun : notre âme (et si, et si). C’est dans notre âme, tout au « fond » (ce qui explique en même temps pourquoi nous n’en avons pas conscience), que nous les « gard[ons] au chaud ». L’âme, dont le siège est traditionnellement situé « dans les yeux » (le miroir de l’âme) ou « dans le cœur », endroits aussi incongrus pour garder une arme que « dans les bras d’une femme ». Dans « Des armes », Cantat ne nous chante donc pas un simple objet, mais bien de quelque chose de plus abstrait, de plus profond et aussi de plus secret, un « quelque chose » qui fait partie intégrante de la nature humaine.

« Des armes, au secret des jours » et non pas « au secret des nuits », comme on pourrait s’y attendre : les nuits ne sont-elles pas plus secrètes ? Les précédentes allusions au « plaisir » qui se trouve « dans les bras d’une femme » aux « caresse[s] » et aux « rêve[s] » auraient en effet pu donner à penser que les armes sont des filles de la nuit. Mais le troisième couplet nous détrompe : non seulement les armes ne sont pas réservées au côté obscur et à la nuit, mais la part d’armes en nous n’est de plus pas si mystérieuse, pas si enfouie au fond de nos âmes. Car le jour révèle en fait les secrets et le « secret des jours », c’est l’absence de secret, non ? Les armes sont d’ailleurs à peine cachées, « sous l’herbe, dans le ciel ». C’est vrai que, concrètement, les armes, le trafic d’armes et plus généralement la violence, les gangs, le terrorisme sont des secrets de Polichinelle.

Même des objets plus grands, en principe meilleurs, plus beaux et plus purs, à savoir la religion et la poésie, sont atteints par les armes. Les écritures et « l’écriture ». Peut-être même que le paradis – « le ciel » - n’est pas plus épargné que l’enfer – « sous l’herbe ». Car Ferré n’épargne rien dans la religion : ni les « communiantes », ni le « mystère » saint, ni l’« âme » éternelle. De plus, la « poésie » et, plus loin, les « poètes » sont eux aussi en cause. Les armes se retrouvent en effet « dans l’écriture », elles paraissent même un moyen facile de mettre de la « poésie dans les discours ».

Évidemment, la politique n’est pas en reste. Elle évoque les armes dans ses discours pour mettre de l’épique, du pathos…ou de l’entrain. C’est d’ailleurs bien sur le ton du fameux appel « aux armes ! » que Cantat répète son cri initial. Un cri, qui, à bien écouter, sonne aussi comme une injonction pacifiste, « désarme ! ». Pour finir, le poète et le politique ne sont pas les seuls coupables, exactement de la même manière que l’homme viril n’était pas le seul à porter l’arme dans son cœur. Mais ici, ce n’est plus la communiante, qui rêve de l’arme, c’est le lecteur. L’arme fait « rêver très tard dans les lectures ». Encore une fois, la passivité (la lecture, le rêve par opposition à l’écriture ou à la possession) n’est pas exemptée.
Le dernier couplet peut être lu comme un récapitulatif et une conclusion donnés à la chanson. Cantat reprend un dernière fois le « Des armes » de Ferré, avant de conclure sur lui-même, sur le « poèt[e] ». La fin dénonce en effet des artistes qui mettent leur art au service de la violence (viscérale, politique, religieuse), c’est-à-dire des « poètes de service à la gâchette ». Mais celui-là même qui nous interprète ce morceau n’est pas meilleur que les autres. Lui aussi est l’un de ces poètes, lui aussi se bat pour une cause. Lui aussi prend les armes.

Et la chanson de s’achèver alors sur un constat désabusé de son propre caractère dérisoire et vain. Car le « vers français » (ce poème) s’achève bien par une « larme » et, si les poètes, avec leurs armes, les mots, « mett[ent] le feu » à quelque chose, ce n’est qu’« aux dernières cigarettes »… petits objets bien dérisoires au milieu de toutes les choses impressionnantes évoquées avant. De son propre aveu, si le poème est bel et bien « brillant », ce n’est que « comme une larme » : beau, mais triste et sans grand pouvoir, justement quelque peu « désarmé » devant son objet.

La voix, si tendue, de Cantat suit parfaitement cette dernière inflexion : après la scansion de plus en plus violente et désespérée des trois premières strophes, le dernier vers est celui de la retombée, du retour au calme équivoque et sombre et à cette ambiance musicale à la fois douce et menaçante déjà entendue dans l’intro. Au niveau du texte, la chanson termine sur l’évocation de la « larme », à la fois explicitation de la véritable nature de « l’arme », et, de manière étonnante, premier terme véritablement négatif utilisé pour décrire les armes. Du coup, nous sommes invités à réécouter le morceau, à réinterpréter le « brillantes » du premier vers à la lumière du « brillant » finalement très sombre du dernier vers.

Par ce retour au début, à la fois dans le texte (par le mot « brillant ») et dans la musique (par le retour au calme) – par cette épanadiplose, pour ceux qui aiment les gros mots, la cohérence du morceau devient totale. La vague Cantat nous a assommés puis est retombée, nous laissant un goût amer et le sentiment d’une beauté musicale formidablement étrange, un vrai spleen. Au final, Des armes n’a pas trait a un objet, mais à plus, à un quelque chose dans notre âme que nous partageons tous et qui se retrouve dans tout, même dans la poésie de Ferré, même dans la musique de Noir Désir, même dans le morceau que l’on vient d’écouter.
« Des armes » est un titre qui secoue réellement, qui donne l’impression d’avoir capté l’essence de quelque chose de fondamental, d’avoir compris bien plus profondément qu’après une longue argumentation. Pas forcément besoin de décortiquer, car avec l’interprétation magistrale de Noir Désir, on ressent. Et c’est ça, le talent de l’interprète.



Des armes est un poème de Léo Ferré écrit en 1968, que le groupe Noir Désir met en musique et publie dans son album Des visages des figures en 2001.

Historique[modifier | modifier le code]

Des armes est un poème de Léo Ferré tiré d'une œuvre plus vaste, écrite dans l'immédiat après-Mai 68 et intitulée Lamentations devant la porte de Sorbonne[1]. Publié en 1969 dans le numéro 5 de la revue anarchiste La Rue, Des armes ne fut jamais mis en musique par Ferré, bien qu'il l'ait envisagé.

Bertrand Cantat souhaitant reprendre un texte inédit de Ferré, qu'il revendique comme étant une de ses influences littéraires, les héritiers de Ferré lui ont confié ce poème. La chanson a été créée en dehors des sessions d'enregistrement de Des visages des figures, à l'occasion d'un album collectif autour de la poésie intitulé Quai 213, pour la revue littéraire 21-3.

On retrouve cette chanson sur l'album-hommage collectif Avec Léo (2003).

Notes et références[modifier | modifier le code]

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